
C’est un de ces miracles économiques qui feraient pleurer de joie un inspecteur des impôts. Pendant des décennies, au Maroc, faire attendre ses fournisseurs était un sport national, presque un trait de civilisation. Les mauvaises langues, et les entrepreneurs asphyxiés, parlaient de culture du retard. Mais voilà que la loi 69-21 est arrivée, et avec elle, la fin du folklore. Un an et demi après son entrée en vigueur, le grand capital a soudainement retrouvé le sens du chronomètre.
Rabat– Al Ousboue
Dans les colonnes de nos confrères de Challenge, Amine Diouri, le grand décrypteur des bilans chez Inforisk, jubile. Pensez donc : en un an, les délais clients ont fondu de 22 jours. Une véritable cure de dégraissage pour les balances âgées !
Comment expliquer une telle conversion aux bonnes manières ? Par un soudain élan de philanthropie des donneurs d’ordre ? Allons donc. Les lois précédentes, dépourvues de crocs, faisaient doucement ricaner dans les conseils d’administration. Les entreprises n’avaient tout simplement « pas peur ».
Mais le législateur a fini par comprendre qu’en affaires, pour toucher le cœur, il faut viser le portefeuille. Entrée en scène de la Direction Générale des Impôts (DGI), invitée surprise dans le lit conjugal des relations clients-fournisseurs. Désormais, il faut montrer patte blanche tous les trimestres avec des déclarations certifiées, sous peine de sanctions pécuniaires bien senties.
Et là, miracle ! L’argumentation philosophique sur « la culture du retard » s’est évaporée. Comme le résume finement Diouri :
« À partir du moment où la loi est suffisamment coercitive […] l’aspect culturel ne tient plus ». Traduisez : quand le fisc sort le bâton, le génie marocain de la procrastination financière se plie sagement au calendrier.
La grande surprise de ce coup de vis fiscal, c’est l’apparition du très théorique « ruissellement », qui fonctionne enfin, mais uniquement sous la contrainte. Les très grandes entreprises (celles de plus de 50 millions de dirhams de chiffre d’affaires), terrifiées à l’idée de financer les caisses de l’État en pénalités, se sont mises à payer les moyennes (ETI et PME) à l’heure.
Ces dernières, se découvrant une trésorerie soudainement, ont répercuté la politesse sur les Très Petites Entreprises (TPE). Résultat pour ces microscopiques structures : 32 jours de gagnés d’un coup ! Certes, pour elles, le délai moyen culmine encore à 167 jours d’attente (contre 199 auparavant)… De quoi fêter dignement une faillite avec un peu de sursis.
Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des royaumes économiques ? Pas tout à fait. Le tableau souffre encore de quelques angles morts que les resquilleurs exploitent avec gourmandise. Cette loi oublie juste que 80% des sociétés marocaines font moins de 2 millions de dirhams de chiffre d’affaires et passent entre les mailles du filet. De plus, les factures de moins de 10 000 dirhams sont royalement ignorées par le texte. Autant dire que le sport national s’est simplement déplacé sur les petites coupures, majoritaires dans les échanges.
Heureusement, l’État a l’œil et promet d’intégrer ces « micro-factures » dans la prochaine grande lessive obligatoire.
Le Maroc offre ainsi un magnifique paradoxe : il est devenu l’un des pays les plus rigides de la planète sur le respect des délais légaux, tout en traînant des montagnes de retards de plus de 90 jours. Une spécialité locale : être parfaitement dans les clous tout en étant profondément à la bourre. Mais ne boudons pas notre plaisir, l’argent circule. Et si le civisme économique doit naître de la terreur du contrôleur fiscal, c’est que l’amour des affaires passe décidément par celui des formulaires trimestriels.



