SOCIÉTÉ QUI CLOCHE

Le gouvernement augmente les taxes sur le sucre mais maintient le flou sur la santé

Faut-il un doctorat en médecine ou simplement être influenceur pour prescrire un régime au Maroc ?

Au temps béni de l’école primaire, les gamins rivalisaient à coups de maximes. En cartouchière : « Un esprit sain dans un corps sain ». Aujourd’hui, place nette. La seule compétition qui vaille se joue sur smartphone, où les « Reels » sur Instagram ou TikTok abreuvent les cerveaux de diététique lyophilisée. Le chaland raffole de ces ordonnances de trente secondes lui promettant de perdre dix kilos sans s’infliger la lecture d’une étude clinique.

Rabat – Mostapha Sbai

C’est l’avènement des « nouveaux muftis » de la gamelle. Pour quelques poignées de clics et de brouzoufs publicitaires, le premier influenceur venu s’improvise grand prêtre de la détox, au mépris de la loi n° 131-13 qui punit l’exercice illégal de la médecine. Pendant ce temps, nos fins limiers de la Santé publique regardent ailleurs.

Le bulletin de santé que Rabat préfère glisser sous le tapis

Il faut dire que les statistiques de l’IHME de l’Université de Washington font désordre. Au Maroc, les chiffres sont sans appel : cardiopathies, AVC et hypertension trônent au sommet des causes de décès depuis une décennie. Le diabète a fait une remontée spectaculaire (se hissant à la 6e place), tout comme le cancer du poumon et l’obésité. Passé à la moulinette de la mondialisation de la malbouffe, le Marocain ne meurt plus de faim, il crève d’avoir trop mal mangé.

Selon l’outil MethodTriage, l’hécatombe est alimentée par un cocktail fatal : sous-consommation de fruits à coque et de céréales complètes, déficit en légumes, et explosion du fast-food urbain. Le Royaume fait face au piège du « double fardeau » : soigner les maladies de l’abondance (59 % des adultes sont en surpoids) tout en traînant des pathologies de la carence, comme l’anémie qui frappe encore un tiers des femmes.

Face à cela, nos ministres ont sorti l’artillerie de poche : une surtaxe sur le sucre, un accord avec les boulangers pour réduire le sel dans le pain, et un projet d’étiquetage obligatoire (type Nutri-Score). Une action publique au niveau du « strict minimum syndical ». Car pendant que la taxe déleste le portefeuille, les industriels traînent des pieds, le secteur informel rigole, et le consommateur arbitre entre sa fin de mois et les conseils de son nutritionniste virtuel.

Le grand bond en avant de la gamelle chinoise

Pour les amateurs de « benchmarking », le cas de la Chine est savoureux. En mai 2025, Pékin a sorti ses nouvelles directives nutritionnelles après dix ans de boulot scientifique. Constatant que le menu idéal coûtait trop cher pour 182 millions de foyers modestes, l’État n’a pas simplement conseillé de manger sain : il a bloqué les prix des denrées de base (œufs, chou, farine) pour rendre la vertu diététique accessible au prolétariat.

Chez nous, en revanche, l’alimentation est gérée par une joyeuse cacophonie d’administrations qui remplissent des tampons administratifs. Résultat : faute d’une vision d’État à la Michio Kushi, le pape de la macrobiotique qui voulait faire la paix mondiale par les intestins, ce sont les gourous de TikTok qui font office de chefs cuisiniers de la nation, nous menant droit au point de non-retour (destruction de la saisonnalité, altération du microbiote et explosion de l’agressivité sociale).

Nos ancêtres avaient un dicton magnifique : « Le monde est en guerre, et Aïcha se peigne ». Remplacez la coiffure d’Aïcha par les grandes urgences de notre auguste gouvernement, la traque des spéculateurs de moutons, le partage des marchés publics et la tambouille électorale à venir, et vous comprendrez pourquoi la santé du citoyen attendra sagement le prochain tour de scrutin.

Allez, bon appétit !

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