
C’est ce qui s’appelle avoir le sens des priorités écologiques. Au douar El Bouchta, charmante bourgade de la commune de Sebt Saïss (province d’El Jadida), les habitants vivent un grand moment de transition verte. Enfin, verte… disons plutôt saumâtre. Là-bas, les fluides circulent à merveille, mais pas tout à fait ceux qu’on attend au robinet. Les eaux usées ont ainsi pris la joyeuse habitude de gambader librement au milieu des maisons et sur les chemins vicinaux, offrant aux riverains un spectacle olfactif des plus saisissants. Une réussite totale en matière de circuit court.
Al Jadida – Abdelrazzak Chaker
Face à cette fontaine de jouvence d’un nouveau genre, la population locale manifeste une incompréhension frisant l’ingratitude. Les indigènes se plaignent en effet de la prolifération de moustiques de compétition et d’odeurs que les parfumeurs de Fes leur envieraient presque. Les grincheux (surtout les vieux et les enfants, toujours à se plaindre) y voient même un vague risque pour la santé publique. Pire : certains s’inquiètent pour la nappe phréatique. C’est bien mal connaître la capacité de filtration naturelle de la bureaucratie locale.
La quête du Graal (en plastique)
Pour pimenter un quotidien que les autorités craignaient sans doute trop monotone, le traitement de choc inclut une double option : pendant que les eaux usées prennent leurs aises, l’eau potable, elle, joue les filles de l’air. Coupures intempestives, robinets désespérément secs… C’est la fameuse gestion « de la sobriété hydraulique ». Résultat : les ménages s’offrent chaque jour une saine activité sportive, consistant à traquer la moindre source alternative pour remplir les bidons. Une politique de dynamisation de la jeunesse qui ne dit pas son nom.
Un brin naïfs, les habitants du douar El Bouchta ont donc décidé d’adresser une vibrante supplique aux autorités provinciales et aux services compétents. Ils réclament, avec une audace folle, des « solutions durables » et le retour d’un approvisionnement régulier en eau propre. Tout cela au nom de concepts aussi exotiques que la « dignité » ou les « conditions de vie décentes ». On sent bien que le sens du sacrifice se perd.
En attendant que les différents décideurs, actuellement très occupés à étudier la question en commission tripartite, ne daignent lever le petit doigt, les administrés continuent d’attendre le messie. Ou, à défaut, un plombier. Après tout, avoir droit à un environnement sain et à des services de base, c’est une idée très XXe siècle. Au XXIe siècle, à El Bouchta, on apprend surtout à retenir son souffle.



