
Au Maroc, la liberté se distribue parfois comme un ticket de bus : on vous laisse descendre du fourgon, mais vous ne pouvez quitter l’arrêt. Les anciens détenus islamistes, graciés à grand renfort de communiqués royaux et de “mises à jour idéologiques” sous contrôle du Conseil scientifique, découvrent qu’ils sont sortis de prison pour entrer dans une autre : la société.
Al Ousboue – Khalid EL GHAZI
Sans emploi, sans soins, sans famille parfois, ils vivent en liberté conditionnelle permanente. Conditionnelle à quoi ? À l’oubli, au silence et à la résignation. Leurs témoignages rappellent que les événements du 16 mai 2003 ont servi de prétexte idéal pour tester le “Patriot Act à la marocaine” : arrestations massives, procès expéditifs, et un petit détour par le fameux “centre de remise en forme” de Témara, où la torture se pratiquait sans abonnement premium.
Les institutions, elles, ont trouvé la parade : l’Instance Équité et Réconciliation a promis de tourner la page, mais sans jamais l’écrire. Résultat : les mêmes appareils produisent les mêmes injustices, et les victimes changent seulement de génération. Quant au Conseil national des droits de l’homme, il préfère désormais s’occuper des enfants, des femmes et des handicapés. Les ex-détenus islamistes, eux, n’entrent visiblement dans aucune case politiquement rentable.
Les associations de défense dénoncent une double peine : la première derrière les barreaux, la seconde dans la rue. Interdits de travail, de voyages, parfois même d’études, ils découvrent que la réinsertion est un slogan, pas une politique. Leurs familles, elles, paient aussi l’addition : chômage, stigmatisation, et un casier judiciaire invisible qui colle à la peau.
Pendant ce temps, les officiels continuent de parler de “justice transitionnelle” et de “réconciliation nationale”. Traduction : on organise des colloques, on publie des rapports, et on attend que les victimes meurent de vieillesse pour clore le dossier sans indemnités.
Bref, au Maroc, certains ex-détenus islamistes ne sont plus prisonniers de l’État, mais prisonniers d’un pays qui les a libérés pour mieux les enfermer.



