Le cyberespace marocain, longtemps considéré comme un terrain de jeu pour geeks insomniaques, est désormais élevé au rang de “frontière nationale”. Traduction : après avoir laissé les routes aux nids-de-poule et les hôpitaux aux files d’attente, l’État a décidé que les serveurs, eux, méritaient une vraie défense.
RABAT – Al Ousboue
À la manœuvre, un duo improbable : le général Abdellah Boutrik, nouveau gourou du renseignement numérique, capable de compiler du code comme de commander une garnison, et Abdellatif Loudiyi, juriste de formation, reconverti en “juge suprême” du cyberespace. L’un installe des firewalls, l’autre rédige des circulaires : ensemble, ils transforment chaque cyberattaque en procès-verbal.
Depuis 2011, la DGSSI joue les pompiers numériques : centre de veille, comité de crise, tests de vulnérabilité… bref, une armée invisible qui surveille les câbles comme d’autres surveillent les frontières. Boutrik, diplômé de l’INSEA et de l’Académie militaire de Meknès, incarne cette nouvelle génération de militaires qui savent manier aussi bien le langage C++ que le langage de commandement. Pendant ce temps, Loudiyi rappelle que la cybersécurité n’est pas qu’une affaire de logiciels : il faut aussi des lois, des normes et, accessoirement, un secteur privé qui obéit au doigt et à l’œil.
Lors du dernier forum régional à Rabat, Boutrik a résumé la doctrine : sécuriser les serveurs, c’est sécuriser les devises. Autrement dit, la cybersécurité n’est pas seulement un enjeu de souveraineté, c’est aussi un argument marketing pour investisseurs frileux. Pendant que les infrastructures de santé ou d’éducation attendent leur mise à jour, les data centers, eux, bénéficient d’un patch de luxe.
La stratégie “Maroc numérique 2030” promet ingénieurs formés, cerveaux de la diaspora rapatriés et solutions locales estampillées “Made in Morocco”. Objectif : passer du statut de client dépendant des logiciels étrangers à celui de producteur souverain. En clair, ne plus importer les antivirus comme on importe les vaccins.
Conclusion : le tandem Boutrik–Loudiyi illustre une nouvelle doctrine sécuritaire. Le Maroc ne se contente plus de réagir, il anticipe, structure et investit. Le cyberespace n’est plus un simple outil, mais un territoire stratégique, avec ses généraux, ses juristes et ses slogans. Et dans ce champ de bataille invisible, le mot d’ordre pourrait être : “Un pays, un pare-feu, une illusion de souveraineté.”



