
Ah, l’hydrogène propre ! Ce doux mirage énergétique qui permet aux communicants de briller dans les rapports internationaux pendant que les usines, elles, attendent toujours le premier boulon. Selon la très sérieuse Unité de recherche sur l’énergie, dont on imagine les bureaux climatisés à l’électricité pas vraiment verte, l’Afrique s’apprête à devenir le nouveau eldorado mondial de l’hydrogène à faibles émissions. Rien que ça.
Rabat – Al Ousboue
Et parmi les grands champions annoncés de cette révolution qui sent bon le communiqué de presse : le Maroc, l’Égypte et la Namibie, appelés à produire, excusez du peu, plus de 80 % de tout l’hydrogène propre du continent d’ici 2030. Un trio de tête façon Ligue des champions, sauf que le match n’a pas vraiment commencé.
1,2 million de tonnes, ou comment compter les poulets avant l’éclosion
Le rapport, en s’appuyant sur les projections de l’AIE (toujours de bon conseil pour deviner l’avenir énergétique de la planète), promet 1,2 million de tonnes d’hydrogène propre à l’horizon 2030. Le hic, il y en a toujours un, et c’est bien là tout le sel de l’exercice, c’est que ce chiffre mirobolant repose sur 31 projets qui devraient être mis en service. Au conditionnel. Comme souvent en Afrique, comme souvent partout d’ailleurs quand il s’agit de « transition énergétique ».
Et la production actuelle, dans ce grand élan continental ? Un flamboyant total de 6.000 tonnes. Soit à peu près 0,5 % de l’objectif 2030. On appelle ça, dans le jargon feutré des consultants, « une marge de progression ». Nous, on appellerait plutôt ça « inexistant ».
17 gigawatts d’électrolyseurs, et zéro décision finale (ou presque)
Le document ne lésine pas sur les superlatifs techniques : 17 gigawatts de capacité installée visée, 560 mégawatts en moyenne par projet. Des chiffres qui claquent bien dans une slide PowerPoint devant des investisseurs en costume.
Sauf que seuls 2 % de ces projets ont franchi l’étape de la décision finale d’investissement. Autrement dit, 98 % de cette révolution verte africaine tient pour l’instant sur du papier, des promesses et des rapports d’unités de recherche bien intentionnées. On appelle ça de l’ambition. Dans la rédaction, on appellerait plutôt ça un joli château de sable à marée montante.
Vert, bleu, mais surtout gris : la vraie couleur de l’hydrogène mondial
Petit rappel salutaire noyé dans le rapport : l’hydrogène « conventionnel », comprenez celui qui pollue allègrement, représente encore 99 % de la production mondiale, soit 100 millions de tonnes en 2025. Face à ce mastodonte fossile, l’hydrogène vert et bleu africain fait figure de moustique face à un éléphant. Mais un moustique très bien vendu, avec infographies et projections à quinze ans.
Quant à l’hydrogène bleu, celui qu’on fabrique à partir de gaz avec captage de carbone, la version « on pollue mais on promet de tout ranger après », il est carrément absent du paysage africain. Le continent a beau détenir 7 % des réserves mondiales de gaz naturel (Nigeria, Algérie, Égypte, Libye en tête), aucun projet commercial n’existe. Une exception notable tout de même : un projet libyen de 1,6 million de tonnes. En Libye. Pays connu pour sa stabilité politique exemplaire et la fluidité de ses investissements internationaux. On sent que ça va bien se passer.
Le soleil brille, mais les banquiers dorment
Dans le registre des bonnes nouvelles authentiques, il faut reconnaître que l’Afrique dispose bel et bien d’un potentiel solaire et éolien colossal, plus de 1.000 térawatts, excusez du peu. De quoi alimenter la planète entière en électricité propre et vendre de l’hydrogène vert au monde. Sauf que ce potentiel est concentré à 60 % dans les pays qui ont déjà pris le train de la transition énergétique, ce qui, en langage diplomatique, veut dire que les autres pays regardent passer le train depuis le quai, sans billet.
En résumé
Le Maroc, l’Égypte et la Namibie vont donc « dominer » un marché encore embryonnaire, avec des capacités qui existent surtout dans les études prospectives et les discours de conférences internationales. D’ici 2030, si tout se passe comme prévu, ce qui, dans ce secteur, arrive à peu près aussi souvent qu’un TGV à l’heure… Sur une ligne pas encore construite, l’Afrique devrait produire de quoi remplir une fraction de piscine olympique d’hydrogène propre, pendant que le reste du monde continuera de se chauffer, majoritairement, au bon vieil hydrogène gris.
Mais rassurez-vous : le rapport, lui, est déjà prêt pour 2030.



