ECONOMIE & MONOPOLY

Maroc IA 2030 | 240 000 emplois, 10 Milliards de dollars : Faut-il y croire ?

Le Royaume deviendra-t-il un hub africain de l'IA, ou juste un terrain bon marché pour l'Europe ?

Réjouissez-vous, chers contribuables numériques : le Maroc va bientôt pouvoir stocker vos données personnelles sur son propre sol, dans des hangars climatisés à grands frais, plutôt que de les laisser voyager gratuitement chez l’oncle Sam ou chez les copains chinois. Progrès, on vous dit.

Rabat – Al Ousboue

Le bilan actuel tient en une phrase qui ferait pâlir n’importe quel investisseur en costume-cravate : 14 installations pour 1,5 mégawatt. De quoi alimenter, au bas mot, un grille-pain et deux ventilateurs. Mais que les actionnaires se rassurent, le cabinet BMI (filiale de Fitch, la maison qui note tout le monde sauf elle-même) promet du lourd : 140 MW en construction, 400 MW dans les tuyaux. On passe donc du grille-pain à la centrale, sans étape intermédiaire, c’est ça, le fameux « saut technologique » dont on nous rebat les oreilles depuis vingt ans.

Casablanca et Rabat raflent la mise, comme d’habitude

Sans surprise, l’offre se concentre là où il y a déjà tout : fibre, connectivité, administrations et argent. Casablanca-Settat (six installations) et Rabat-Salé-Kénitra (quatre) trustent le marché, pendant que le reste du pays continuera d’admirer les data centers en photo. La décentralisation, c’est pour une autre feuille de route.

Et quand les tuyaux électriques ne suivent plus, ce qui arrive vite, l’infrastructure marocaine n’ayant pas été pensée pour nourrir des fermes de GPU affamées, pas de panique : on appelle un émirati. Le projet casablancais à 1,2 milliard de dollars a ainsi dû se trouver un fournisseur d’électricité renouvelable maison via TAQA, histoire de ne pas dépendre du réseau national. Reconnaissons l’élégance du procédé : quand l’État ne peut pas garantir le courant, on privatise l’ampérage.

La souveraineté numérique, version import-export

Depuis 2021, la loi impose que les données sensibles restent au Maroc. Fort bien. Sauf que pour bâtir ces temples de la souveraineté, on fait appel à un consortium Coréano-Américano-Emirati : Naver Cloud, Nvidia, Nexus Core Systems, Lloyds Capital, TAQA. Un hub de 500 MW près de Casablanca, pensé non pas pour les besoins numériques marocains, mais, on cite BMI sans rire, pour « desservir la zone EMEA » et profiter de la « proximité avec l’Europe plutôt que la demande domestique ». La souveraineté numérique nationale, en somme, hébergée par le monde entier, pour le bénéfice du monde entier. Tout le monde suit son intérêt, c’est déjà ça de sincère.

À Tétouan, le groupe Iozera annonce 500 millions de dollars pour 386 MW en partenariat avec l’État, prêt dès le second semestre 2026, un calendrier optimiste comme un communiqué de presse, on validera à l’heure dite.

Le grand récit : 240 000 emplois et 10 milliards de dollars

Janvier 2026 a vu naître «Maroc IA 2030», petite sœur de «Maroc Digital 2030» lancée en 2024. Ensemble, elles promettent 240 000 emplois numériques et 10 milliards de dollars de PIB d’ici 2030. Des chiffres ronds, rassurants, de ceux qu’on ressort dans les discours et qu’on oublie soigneusement de vérifier quatre ans plus tard.

En attendant, les dépenses en cloud, elles, sont bien réelles : 981 millions de dollars fin 2026, 2,7 milliards en 2031. Il y a toujours de l’argent pour le cloud, c’est pour les hôpitaux et les écoles que ça se corse généralement.

Un cadre réglementaire « favorable »… Traduction : souple avec les gros

BMI salue la simplification administrative et les « protections renforcées pour les investisseurs », les investisseurs, pas forcément les riverains ou le réseau électrique national, qui peut continuer d’attendre son tour pendant que les data centers s’offrent des centrales solaires privées en autoconsommation pour couper la file d’attente. Un système à deux vitesses so chic : les administrés patientent, les hyperscalers court-circuitent.

Quant à Orange Maroc, elle inaugure fièrement « Orange Tech », 1,5 MW à Casablanca, en s’alliant à… AWS et Microsoft. La souveraineté des données, définitivement, c’est surtout une jolie formule marketing tant que le cloud sous-jacent reste américain.

Bref : le Maroc se rêve en hub régional de l’intelligence artificielle, porté par des capitaux coréens, des puces américaines et de l’électricité émiratie, pour servir des besoins… européens. La souveraineté numérique version 2026, c’est un peu comme la baguette parisienne : la farine vient d’ailleurs, mais le nom sur l’enseigne, lui, reste bien local.

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