
Devant la menace d’une récolte nationale de blé tendre estimée à quelque 90 millions de quintaux, nos stratèges ministériels ont sorti l’artillerie lourde : le rétablissement des droits de douane sur les importations. Attention, pas trop vite non plus ! La mesure prendra effet du 1er juin au 31 juillet. Deux petits mois de protectionnisme de poche, histoire de feindre de vider les stocks étrangers qui débordent déjà des silos. On appelle ça fermer la porte de l’étable une fois que les vaches sont en cavale.
Rabat– Al Ousboue
Il faut dire que nos chers minotiers, dotés d’un flair commercial qui force le respect, n’ont pas attendu les moissons locales pour faire le plein à l’étranger. Résultat : le marché national est tellement saturé de blé d’importation qu’on ne sait plus où le mettre.
Pour les paysans du cru, la pilule est d’autant plus dure à avaler qu’elle n’a pas de goût. Officiellement, l’État a fixé un « prix de référence » très théorique de 270 dirhams le quintal, rendu moulin. Officieusement, sur le terrain, les meuniers se tordent et proposent entre 220 et 230 dirhams. Soit une ristourne sauvage sur le dos des producteurs. Rachid Benali, le patron de la Comader (la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural), s’égosille en rappelant que la loi oblige pourtant ces messieurs de la minoterie à croquer du blé local avant de courir les marchés mondiaux. Mais la théorie, c’est bien connu, ça n’a jamais rempli son homme, ni son silo.
Le blé n’a pas de prix, mais il a un coût.C’est le miracle permanent de l’économie céréalière marocaine : le prix de vente du blé tendre est resté scotché au même niveau depuis quarante ans. Un record de stabilité qui ferait rêver n’importe quel adepte de la nostalgie heureuse. En revanche, pour tout le reste, c’est la valse des étiquettes. En quatre décennies, la journée de travail de l’ouvrier agricole est passée de 30 à 130 dirhams (merci la sécurité sociale), le gasoil frôle les sommets à près de 15 dirhams le litre, et les engrais ont vu leurs tarifs multipliés par dix. En résumé : tout augmente, sauf ce qui se mange.
Après six ans de sécheresse à secouer les nuages, les exploitations agricoles les plus costaudes tirent la langue et comptent leurs pertes. Si la météo ne collabore pas et que les prix continuent d’imiter le niveau de la mer Morte, Benali agite le spectre ultime : la disparition pure et simple du blé tendre national.
Pour consoler ses troupes, le patron de la Comader tente une comparaison audacieuse avec nos cousins les paysans Français. Eux aussi vendent leur blé à des clopinettes, mais avec une petite nuance : l’Europe leur glisse une béquille de 400 euros d’aides par hectare pour éviter qu’ils ne fassent le grand saut. Au Maroc, la béquille administrative reste encore à inventer.
Mais que l’on se rassure : d’ici le 31 juillet, les droits de douane auront sauté, et les importations pourront reprendre de plus belle. C’est l’administration qui régale !



