
Bienvenue au Royaume du « Paye d’abord, tu verras après ». Les Marocains du monde, invités à venir investir leurs économies au pays, découvrent les joies d’une fiscalité très Française… les services publics en moins. Plongée dans le grand mirage du « Maroc Digital ».
Rabat– Othman Kadiri
C’est l’histoire d’un fabuleux malentendu, savamment entretenu par les clairons du patriotisme et les influenceurs. À les entendre, le Maroc serait devenu le nouvel Eldorado de la Silicon Valley africaine, un écosystème en or massif où la moindre start-up se transforme en mine de diamants. Alléchés par l’odeur du pays et les discours lénifiants, des milliers de Marocains de la diaspora ont donc plié bagage, leurs économies sous le bras, prêts à faire rayonner la patrie.
À l’arrivée ? La douche écossaise. Ou plutôt marocaine.
Premier grand succès de notre administration : avoir réussi l’exploit d’importer les taux de fiscalité français tout en oubliant l’État-providence à la douane. Un cadre de la diaspora un peu trop qualifié qui décroche un salaire de 20 000 dirhams par mois à Casablanca ? Hop ! Le fisc l’accueille à bras ouverts dans la tranche supérieure à 37 %. Au Royaume, à ce tarif-là, vous êtes officiellement considéré comme un Crésus des temps modernes.
Bon, d’accord, avec ce qu’il vous reste, il faudra payer l’école privée des gosses (sous peine de les voir analphabétisés par le public), la clinique privée (si vous tenez à la vie) et une assurance complémentaire (pour compenser les remboursements de la Sécu locale). Mais qu’importe : la solidarité nationale n’a pas de prix !
Pour les entreprises, la subtilité est encore plus savoureuse. Dans un grand élan d’égalitarisme bureaucratique, le gouvernement a décidé de taxer au même taux de 20 % le petit génie du code informatique qui lance sa boîte et la grosse PME qui brasse des dizaines de millions de dirhams. Résultat de cette brillante simplification : 50 000 très petites entreprises mettent la clé sous la porte chaque année. Une broutille pour un pays qui affiche un taux de chômage frôlant gaillardement les 13,5 %.
Pour couronner le tout, le fisc vous réclame la fameuse Taxe Professionnelle. Une dîme de 20 % sur la valeur de votre loyer, prélevée avec la fraîcheur d’une horloge suisse. Que votre entreprise soit en faillite, que vous ayez perdu tous vos clients ou que vous soyez au bord du gouffre, l’État s’en fiche : vous utilisez les routes ? Mon bon monsieur, il faut passer à la caisse !
Mais le véritable chef-d’œuvre du système reste la cohabitation avec le secteur informel. Ce joyeux monstre représente un tiers du PIB et les deux tiers des emplois. Pendant que l’entrepreneur de la diaspora s’escrime à payer sa TVA, ses charges et ses impôts pour proposer un montage vidéo à 2 000 dirhams, le petit malin resté dans sa chambre avec son MacBook Pro propose le même service à 1 500 dirhams, net d’impôt, de charges et de scrupules. Le tout sous l’œil bienveillant des autorités.
Et si, par miracle, notre start-uppeur réussit à vendre ses services à l’international et à cumuler des fonds sur Stripe ou PayPal ? C’est là que Bank Al-Maghrib sort son grand bouclier sécuritaire. Au nom de la lutte contre le terrorisme (qui, c’est bien connu, attendait PayPal pour acheter ses armes), l’argent reste bloqué à l’étranger. « Vous êtes riche, mais sur la Lune ». Si vous tentez les cryptomonnaies, c’est encore plus simple : c’est la case prison.
Alors, que faire face à ce grand plumage organisé ? Peut-être faut-il cesser de gober les chants des sirènes et de s’organiser en un véritable « lobby des expatriés » ? Un sorte de parti politique des MRE qui aurait son siège à Paris, Montréal ou Bruxelles ? Cela relèverait surement de la fiction mais aurait au moins le mérite de secouer nos politiques.



