SOCIÉTÉ QUI CLOCHE

Hôpitaux | Médecine à grande vitesse ou simple effet statistique

Le Maroc soigne ses chiffres mais qui va soigner les patients ?

C’est le grand miracle de la chirurgie bureaucratique. Pour soigner un système de santé national chroniquement exsangue et terrassé par des déserts médicaux abyssaux, le gouvernement a trouvé le remède miracle : le clonage de masse. Le mot d’ordre est d’une simplicité biblique : puisque les médecins manquent, il n’y a qu’à ouvrir grand les vannes de l’université. Une décision tellement stratégique qu’elle mérite d’être saluée avec les pincettes d’usage, car elle prétend effacer des décennies de disette d’un simple trait de plume.

Abdelhakim El Ayat – Al Ousboue

Bienvenue donc dans l’ère de la « massification thérapeutique ». Pour la cuvée universitaire 2026-2027, les calculettes ministérielles ont tourné à plein régime : on annonce fièrement 7 340 sièges pour les futurs carabins, pharmaciens et dentistes, dont un bataillon de 5 790 pour la seule médecine.

Mieux encore, la science infuse s’invite en province. Deux nouveaux temples du savoir vont pousser de terre à Settat et Kénitra, dotés chacun d’un forfait de 250 futurs internes. Cinq cents blouses blanches supplémentaires d’un coup ! C’est ce qui s’appelle rapprocher le stéthoscope du citoyen et désengorger les facultés historiques qui commençaient sérieusement à étouffer sous le nombre. Sur le papier de la « diplomatie territoriale », c’est impeccable. Installer un amphi à Settat, ce n’est plus de la pédagogie, c’est du développement régional !

Sauf qu’un léger détail technique semble avoir échappé aux planificateurs du miracle : un médecin ne se fabrique pas tout à fait comme un boulon. Un interne n’apprend pas à masser un cœur ou à manipuler un scalpel en écoutant un cours magistral sur Zoom ou en s’entassant à dix autour d’un mannequin en plastique. Pour faire un docteur, il faut des laboratoires modernes, des profs en chair et en os (et en nombre suffisant), et surtout des CHU capables d’accueillir cette joyeuse marée humaine sans que les urgences ne se transforment en foire de village.

Le vrai défi n’est donc pas de poser des premières pierres ou de couper des rubans inauguraux, mais de s’assurer que ces usines à diplômes ne livrent pas des produits low-cost. Certes, avec la généralisation de la couverture maladie, l’État a un besoin urgent de bras. Mais attention à ne pas confondre vitesse et précipitation : les cimetières sont déjà pleins de bonnes intentions. À l’international, on sait depuis longtemps que l’efficacité d’un système de santé ne se mesure pas au poids de son annuaire médical, mais à la compétence de ses praticiens. Équation délicate : comment multiplier les effectifs par deux sans diviser la qualité par quatre ?

D’autant que cette future armée de diplômés devra bien atterrir quelque part. Si c’est pour les envoyer trimer dans des hôpitaux publics délabrés, sans matériel et avec des perspectives de carrière à faire pleurer un interne en sociologie, le bel enthousiasme risque de s’évaporer. Sans revalorisation des salaires, sans incitations réelles à rester dans le public et sans répartition géographique forcée, ces milliers de jeunes diplômés prendront le premier vol pour l’Europe. Une belle subvention marocaine pour les hôpitaux français et allemands !

En somme, au royaume de la gouvernance spectacle, l’annonce rapide et les chiffres mirobolants font toujours recette. Mais la santé du citoyen ne se décrète pas au Journal Officiel. C’est bien beau d’élargir les amphis, encore faut-il fabriquer le médecin de demain : celui qui aura un vrai bagage, de vraies compétences et, subsidiairement, la confiance des patients. Car la médecine de qualité commence à l’université. Et pour l’instant, on a surtout l’impression que le ministère essaie de guérir une hémorragie avec un simple dictionnaire d’anatomie.

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