RÉGIONS QUI RÂLENT

Rabat | L’art très officiel de saboter le « guichet unique »

Pourquoi faire simple avec un guichet unique quand le chaos rapporte tant ?

Soixante ans. Six décennies de dur labeur, de réflexion intense et de surplace technologique. C’est le bilan absolument remarquable des services de proximité à Rabat. Nos chers élus, dévoués corps et âme à la cause publique (et un peu à leurs indemnités), ont réussi un exploit rare : maintenir l’administration locale dans un état de fraîcheur digne des années 1960.

Rabat – Al Ousboue

Bien sûr, dès que le contribuable rbati commence à s’agacer de l’accueil boisé et du je-m’en-foutisme ambiant, nos édiles déguisent leur panique sous un slogan flamboyant : « Place au guichet unique ! Nous sommes à la disposition du citoyen ! ». Sans rire, s’il vous plaît. Rappelons tout de même à ces bons apôtres que ce sont les citoyens qui paient leurs salaires. Or, pour le prix du billet, le spectacle est plutôt sinistre : des bureaux qui fleurent bon le moisi, un matériel informatique qui relève de l’archéologie et un sens du respect de l’usager visiblement enterré avec les premiers pharaons.

Le choc du futur… en 1990

Pour comprendre l’ampleur du drame, il faut conter la formidable aventure d’une délégation officielle de Rabat, partie en voyage d’études dans une capitale arabe. Là-bas, ô miracle, ils ont découvert ce que le mot « service » voulait dire. Imaginez un hall climatisé, des fauteuils moelleux, une borne à tickets (un concept révolutionnaire, on sait) et une attente qui se compte en minutes. Mieux encore : pour un permis de construire, on numérise, on paie, et le dossier est bouclé en trois jours. Pour le reste, les ordinateurs crachent les documents instantanément, sans qu’un bureaucrate n’ait besoin de tremper sa plume dans l’encre ou de lécher un timbre fiscal.

Le plus drôle ? Cette scène de science-fiction s’est déroulée… dans les années 1990.

Les « entremetteurs », start-up de l’année

Aujourd’hui, alors que le monde entier jongle avec l’intelligence artificielle, nos champions de la bureaucratie rabati, eux, préfèrent enfermer le progrès à double tour dans une cave. C’est que la modernité a un gros défaut : elle est terriblement honnête. Or, la lenteur organisée, le chantage ordinaire et l’art de créer des problèmes imaginaires permettent de récolter de bien jolis « fruits ».

Pourquoi diable installer un guichet unique quand le chaos actuel fait vivre toute une corporation de intermédiaires ? C’est la naissance d’un nouveau métier d’avenir à Rabat : les « entremetteurs », ou « débloqueurs de galères ». Une corporation très efficace où, bien entendu, chaque coup de pouce se paie au tarif syndical de la corruption.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi les réformes sont combattues avec une telle énergie farouche. Le guichet unique attendra. Après tout, les Rbatis ont payé pour voir, et ils vont continuer à attendre.

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