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Le Maroc sacré champion d’Afrique de l’industrie

Le Maroc est-il la première puissance industrielle d’Afrique... ou seulement des statistiques ?

Il y a des chiffres qui donnent le tournis, et d’autres qui donnent le bourdon. À en croire les brillants esprits de la Banque Africaine de Développement (BAD), le Maroc vient d’être sacré « première puissance industrielle d’Afrique ». Champagne dans les ministères ! Le ministre de l’Industrie et du Commerce, Ryad Mezzour, savoure son petit moment de gloire. Pensez donc, détrôner l’Afrique du Sud, qui, il est vrai, passe plus de temps dans le noir à cause de ses délestages électriques qu’à faire tourner ses usines, c’est une sacrée performance !

Rabat– Al Ousboue

Sur le papier, le récit national est impeccable : des milliards d’investissements, des Gigafactories de batteries qui poussent comme des champignons et la promesse d’assembler des avions entiers d’ici peu. On s’y croirait presque. Sauf que produire plus ne signifie pas forcément créer plus de valeur.

Car le miracle a son revers, et il est de taille : 13 % de chômage global, et plus de 35 % chez les jeunes. Un record ! Le ministre, jamais à court de concepts novateurs, nous explique sans ciller que nous entrons dans l’ère des « Dark Factories » (des usines sans lumière et surtout sans ouvriers, gérées par l’intelligence artificielle). L’avantage ? Moins d’emplois pour plus d’industrie ! Nos jeunes chômeurs apprécieront de savoir qu’ils ont été remplacés par des algorithmes hautement compétitifs.

D’ailleurs, le ministre l’avoue avec une fraîcheur qui honore sa fin de mandat : les jeunes Marocains ne veulent plus s’esquinter la santé à l’usine pour un SMIG de misère. Ils préfèrent « investir dans un deux-roues et livrer des sacs ». C’est cela, la flexibilité de la nouvelle économie : passer du statut d’ouvrier spécialisé à celui de livreur Glovo, sous l’œil bienveillant de la transition numérique.

Quand on gratte un peu le vernis des statistiques officielles, le tableau se complique. Les recettes des investissements directs étrangers (IDE) ont dégringolé de près de 20 % au début de l’année 2026. Une paille. Mais pas de panique, Ryad Mezzour a la parade scientifique : « les investissements étrangers arrivent par blocs annuels, pas mensuels ». Il suffit qu’un gros chèque tombe en octobre pour que le graphique remonte au plafond. En attendant le chèque d’octobre, on prie.

Quant à l’enthousiasme du ministre sur la « marocanité » du capital, l’économiste Abdelmalek Alaoui calme tout le monde : le capital privé national préfère largement dormir douillettement dans la pierre et la spéculation immobilière plutôt que de s’aventurer dans les risques de la production industrielle. C’est tellement plus rentable d’être rentier.

Mais le grand morceau de bravoure de cette fin de mandat reste la gestion du commerce intérieur. Le ministre l’admet volontiers, dans un grand élan de lucidité post-gouvernementale : la réforme pour assainir les circuits de distribution ne s’est pas faite « à cause des lobbies », mais aussi parce que l’administration a le chic pour gripper la machine.

Pour contrer les intermédiaires qui s’engraissent sur le dos des consommateurs lors de l’Aïd, le gouvernement a tout simplement interdit la revente de moutons la semaine précédant la fête. Résultat ? Les transporteurs ont eu une peur bleue d’être taxés de « marchands clandestins », bloquant 6 millions de bêtes et faisant flamber les prix. Un coup de maître logistique !

Le ministre tente un ultime calcul : si on modernisait les marchés de gros à la manière de Rungis en France, avec de la traçabilité et du formel, cela « renchérirait le coût de 15 à 20 % ». Conclusion magistrale : pour que cela reste abordable, mieux vaut laisser prospérer l’informel et les circuits opaques. La souveraineté économique a ses raisons que la raison d’État ignore.

Le Maroc est donc officiellement le roi de l’industrie africaine. Les usines exportent, les ministres pérorent, et les citoyens, eux, continuent de scruter leurs portefeuilles en se demandant si les indices de la BAD se concrétiseront un jour dans leurs quotidiens.

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