SOCIÉTÉ QUI CLOCHE

Aide au logement | l’État finance des enveloppes en cash, pas des maisons

Et si le vrai succès du programme d'aide au logement, c'était de relancer le cash sous le manteau ?

Il y a des jours où l’on se dit que la com’ politique mériterait un Oscar. Fatima Ezzahra El Mansouri, ministre de l’Habitat et visiblement abonnée à la méthode Coué, a décidé cette semaine de nous refaire le coup du verre à moitié plein, sauf que le verre, lui, est cassé, vide, et que les tessons finissent dans la poche des petits promoteurs peu regardants sur la TVA.

Rabat – Al Ousboue

« Je vous mets au défi de me citer un seul pays au monde où l’État contribue à hauteur du tiers du prix d’un logement », lance-t-elle, la fierté au garrot, façon capitaine d’industrie qui vient d’inventer l’eau chaude. Sauf que le défi, on va le relever tout de suite : aucun pays au monde, en effet, n’a réussi à transformer une aide publique en généreux pourboire distribué en liquide sous la table du notaire. Une première mondiale, madame la ministre. Chapeau.

101.000 heureux élus, 162.000 recalés — statistiquement, c’est déjà une élection

Sur 263.000 dossiers déposés, 101.000 ont décroché le gros lot. Les autres, soit environ les deux tiers, sont priés d’aller se rhabiller, ou plutôt de rester sans toit, ce qui est plus économique en tissu. La raison est d’une simplicité biblique : personne, pas même Al Omrane et son foncier quasi gratuit, n’arrive à sortir un logement à 300.000 dirhams. C’est un peu comme promouvoir un régime miracle en sachant très bien que le seul aliment autorisé n’existe pas dans le commerce.

Résultat : les promoteurs sérieux, ceux qui tiennent une comptabilité et paient leurs impôts comme des gens civilisés, regardent le train passer. Les autres, eux, ont trouvé la martingale.

La martingale, justement : vive la double comptabilité version 2026

Le montage est presque élégant dans sa malhonnêteté. On déclare 300.000 dirhams chez le notaire, pile la case pour toucher les 100.000 dirhams d’aide de l’État. Dans la vraie vie, le bien se négocie entre 360.000 et 380.000 dirhams, la différence se réglant en cash, dans une ambiance feutrée qui doit beaucoup au thé à la menthe et rien du tout au fisc. L’acheteur paie donc, en net-net, à peu près le même prix qu’avant, sauf qu’une partie de la transaction a disparu dans la nature, et que l’État, lui, a bel et bien casqué ses 100.000 dirhams pour financer… une enveloppe.

On appelait ça de la fraude il y a encore quelques années. Aujourd’hui, on appelle ça « un dispositif qui accompagne l’accession à la propriété des jeunes de moins de 30 ans ». Le marketing a du génie.

Et ce n’est pas réservé aux petits budgets : même dans la tranche 300.000-700.000 dirhams, à Casablanca, Rabat ou Marrakech, on vend du bien à 780.000 dirhams tout en le déclarant à 700.000. La bourgeoisie aussi a droit à son enveloppe, on n’est pas des sauvages.

Pendant ce temps, le marché fait la sieste… Version coma

Bank Al-Maghrib, qui n’a pas pour habitude de plaisanter avec les chiffres, note une chute de 40,2% des transactions immobilières au premier trimestre 2026 par rapport au trimestre précédent. Une paille. La tendance est baissière depuis deux ans, mais chut, ça gâcherait la fête du podcast ministériel.

Les explications ne manquent pourtant pas : le béton qui flambe, les briques qui passent de 1,80 à 2,40 dirhams l’unité, le foncier que tout le monde s’arrache, et une main-d’œuvre du bâtiment de plus en plus rare, les maçons préférant, on les comprend, les champs quand la campagne agricole est bonne plutôt que les échafaudages à 400 dirhams la journée. Ajoutez à cela jusqu’à 200 signatures administratives par projet, dont une bonne quarantaine rien que pour brancher l’eau et l’électricité, et vous obtenez un secteur qui avance à la vitesse d’un dossier au tampon.

Même dans son propre camp, on ne rigole plus

Le plus savoureux, c’est que la fronde ne vient pas de l’opposition, trop occupée ailleurs, mais du sérail. Taoufik Kamil, patron des promoteurs immobiliers et par ailleurs cadre du RNI, le parti même de la ministre, a sorti l’artillerie feutrée dans la newsletter de sa fédération : « attentisme », « fragilisation progressive des opérateurs », « empilement d’actions dispersées dont l’impact global demeure difficilement perceptible sur le terrain ». Traduction pour les non-initiés au langage feutré des communiqués : c’est le bazar, et personne ne pilote.

La Fédération avait pourtant prévenu, dès avant le lancement du programme, qu’il était impossible de produire à moins de 300.000 dirhams. Résultat : plus aucune réunion avec le ministère depuis. Une méthode de gestion des désaccords assez radicale : ne plus décrocher le téléphone.

Alors oui, madame la ministre, aucun pays au monde ne finance un tiers du prix du logement. Il faut reconnaître l’exploit : aucun pays au monde n’a non plus réussi à transformer une aide sociale en circuit de blanchiment version PME du BTP, avec la bénédiction statistique d’un bilan flatteur. Les jeunes de moins de 30 ans accèdent à la propriété, c’est vrai, à condition d’avoir, en plus du dossier, une enveloppe bien garnie et un notaire compréhensif.

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