
Rebelote. Comme à chaque printemps électoral, les girouettes politiques marocaines ressortent leurs plus belles pancartes : « À vendre, un mandat, peu servi, changement de propriétaire fréquent. » Et pour 2026, on nous promet du lourd : un feu d’artifice de reconversions express qui ferait passer les précédentes législatures pour des retraites monacales.
Rabat – Al Ousboue
Motif de la ruée : certains partis regardent leurs propres militants avec la tendresse qu’on réserve à un percepteur, et certains élus, en retour, ont compris depuis longtemps que la fidélité politique est une maladie qu’on soigne en changeant de sigle. Prenez Idriss Sentissi, patron du groupe du Mouvement populaire à la Chambre : tout indique qu’il lorgne déjà vers l’Istiqlal, la valise à moitié faite. Fouzi Lekjaa, lui, pourrait bien devenir la « solution de rechange » d’Akhennouch, comprendre : le plan B qu’on sort quand le plan A commence à sentir le roussi. Quant à Yanja El Khattat, l’homme fort de Dakhla, il pourrait migrer vers le PAM, chassé en douceur par l’appétit grandissant de Hamdi Ould Errachid à l’Istiqlal. Bref, la liste des candidats au grand jeu des chaises musicales est longue comme un jour sans scrutin.
Et devinez qui va devoir arbitrer ce grand ballet ? La Cour constitutionnelle elle-même, fraîchement recomposée par onction royale, Mohammed Amine Benabdellah promu président, entouré de Saad Ghazouani Barrada, Ahmadou El Baz et Abdelhafid Adminou. Une équipe toute neuve qui hérite d’un dossier vieux comme la Constitution de 2011 : comment punir le nomadisme partisan sans jamais vraiment le punir.
Car c’est bien là le tour de passe-passe magnifique de la jurisprudence constitutionnelle : elle interdit très sérieusement d’appartenir à deux partis en même temps… à condition de ne pas se faire prendre la main dans le sac au bon moment. Ainsi, un certain Abderrahmane El Amri, viré de son parti puis réélu sous une autre étiquette, s’en est sorti tranquillement : avoir assisté à une réunion d’investiture du parti dont il venait d’être exclu ne prouve rien, paraît-il, sinon qu’il aimait bien le buffet. Même mansuétude pour Saïd Chabaâto, dont la double appartenance présumée s’est dissoute dans les méandres d’une déchéance antérieure, un peu comme si deux infractions s’annulaient en se croisant. Et pour Hamma Ould Baba, la Cour a carrément rétréci sa propre compétence à la portion congrue : elle ne regarde que le changement d’étiquette entre deux scrutins précis, fermant les yeux sur tout le reste avec l’élégance d’un arbitre qui a mal aux genoux.
Résultat : une jurisprudence qui, décision après décision, dessine un formidable mode d’emploi du reclassement politique en toute légalité, pourvu qu’on respecte scrupuleusement les formes, la lettre de démission au bon moment, la déclaration au gouverneur qui va bien. Le fond, lui, on s’en occupera plus tard. En 2026, les candidats au grand saut de parti pourront donc dormir tranquilles : la Cour constitutionnelle a déjà, sans le crier sur les toits, posé le tapis rouge.



