
À la Fédération royale marocaine d’athlétisme, on a trouvé la formule magique : pourquoi s’embêter à former une équipe quand un seul homme suffit à sauver les meubles (et les subventions) ?
Rabat– Al Ousboue
Qu’ils courent à l’étranger ou à domicile, les athlètes marocains partagent désormais un point commun flagrant : ils ne courent plus après les médailles. Les résultats dégringolent avec une régularité presque scientifique, invitant les observateurs à se gratter la tête sur les miracles du « modèle de gestion » béni par la fédération de tutelle. Que les mauvaises langues se taisent : ce n’est pas un accident de parcours, mais le chef-d’œuvre d’un long travail de sape combinant formation en panne sèche, détection des talents aux abonnés absents et compétitivité en mode vacances.
Pourtant, le Meeting de Rabat, étape de la prestigieuse Ligue de Diamant, devait être le grand bal des débutants, le tremplin d’une jeunesse triomphante. Patatras ! Les podiums sont restés désespérément vides de maillots nationaux. Enfin, presque. Il y a bien l’inoxydable Soufiane El Bakkali, qui continue de survoler le monde et de sauver l’honneur fédéral à lui tout seul. Une aubaine pour les officiels ! Sauf que, pour les spécialistes de la discipline, cet arbre géant ne cache même plus le désert : il souligne surtout le gouffre abyssal entre un champion hors normes et le néant qui l’entoure dans toutes les autres disciplines.
Comme le bonheur n’arrive jamais seul, les pistes marocaines souffrent d’une sacrée fuite de carburant. Fatigués de courir après des promesses et des conditions de préparation dignes du siècle dernier, plusieurs athlètes ont carrément choisi de changer de maillot (et de passeport). Dans les salons de la fédé, on préfère sans doute évoquer des « cas isolés ». Dans le milieu sportif, en revanche, on appelle ça un naufrage structurel. Quand l’environnement pousse les champions à l’exil, c’est que la gestion de carrière ressemble plus à un parcours du combattant qu’à un plan de vol.
En clair, continuer à résumer la santé de l’athlétisme national aux seuls exploits d’une ou deux étoiles filantes relève de l’illusionnisme de haut vol. À force de célébrer l’exception pour masquer la faillite du système, on a fini par rétrécir le vivier au point de pouvoir le faire tenir dans un verre d’eau. Si le Maroc veut revoir « la discipline reine » briller autrement que par intermittence, il va falloir ranger les bannières de l’autosatisfaction et reconstruire une vraie machine à champions. À moins qu’on ne préfère croiser les doigts en priant pour qu’El Bakkali coure jusqu’à ses 80 ans…



